Liberté d’expression ou contrôle d’État ? TikTok, Wikileaks et la lutte des récits entre Chine et États-Unis
Les bouleversements du paysage médiatique mondial nous invitent à revisiter des concepts anciens comme celui de la “fabrique du consentement” théorisé par Noam Chomsky et Edward Herman, tout en les confrontant à des outils modernes tels que TikTok et Wikileaks. Ces deux plateformes représentent des facettes opposées du contrôle et de la liberté d’expression, et soulèvent des paradoxes entre la notion de démocratie, la gouvernance des informations, et l’usage des technologies dans les sociétés occidentales et autoritaires.
Cet article se penche sur ces paradoxes, en analysant comment TikTok, né dans une Chine où la liberté d’expression est strictement contrôlée, est devenu un moteur de diversité d’opinions dans les démocraties occidentales, tout en subissant les tentatives de régulation de ces mêmes démocraties. En parallèle, Wikileaks, une plateforme issue de l’Occident, a cherché à dénoncer des abus de pouvoir, mais a été sévèrement réprimée. Ces tensions nous poussent à interroger le rôle des technologies dans la fabrication de l’opinion publique, et leur capacité à contourner ou renforcer les structures de pouvoir.
1. La Fabrique du Consentement : Une critique toujours pertinente
Dans “La Fabrique du consentement”, Chomsky et Herman démontrent comment les médias, sous contrôle des élites capitalistes, servent à manipuler l’opinion publique pour légitimer des politiques qui bénéficient aux puissants. Ce système repose sur une interdépendance entre les médias, les intérêts économiques et le pouvoir politique. Les journalistes, sous la pression des propriétaires de médias ou de leurs annonceurs, sont incités à filtrer ou modérer les informations, en particulier celles qui pourraient nuire aux intérêts de leurs soutiens.
Les États-Unis, malgré leur image de bastion de la liberté d’expression, utilisent les médias comme des outils pour diffuser des récits qui confortent les décisions politiques et économiques dominantes. La guerre en Irak, par exemple, a bénéficié d’une large campagne médiatique favorable, manipulant ainsi le consentement populaire.
2. TikTok : Un espace de contestation et de contrôle
TikTok, plateforme de vidéos courtes créée par la société chinoise ByteDance, s’est rapidement imposée comme un espace où les citoyens peuvent s’exprimer librement, partager leurs opinions, et parfois critiquer les récits officiels. Contrairement aux médias traditionnels, TikTok n’est pas dominé par quelques grandes entreprises médiatiques. Ses algorithmes favorisent l’émergence de contenus variés, souvent critiques, parfois viraux. Cela en fait un outil puissant de pluralité d’expression, au grand dam de nombreux gouvernements, notamment aux États-Unis.
Les autorités américaines, sous prétexte de sécurité nationale, ont tenté de réguler ou interdire TikTok, arguant que l’application pourrait être un outil d’espionnage pour le gouvernement chinois. Cependant, au-delà des préoccupations sécuritaires, cette tentative révèle aussi une peur de l’incapacité à contrôler une plateforme qui échappe aux dynamiques classiques de pouvoir, et qui pourrait remettre en question des récits médiatiques établis.
Paradoxalement, en Chine, TikTok (ou Douyin, sa version chinoise) est un outil strictement contrôlé par l’État. Le gouvernement chinois, connu pour sa censure implacable, restreint le contenu politique et critique sur Douyin. Ce paradoxe illustre une forme d’hypocrisie : un outil qui permet une diversité d’opinions et de critiques à l’étranger est sévèrement encadré à domicile, reflétant les priorités politiques du régime.
3. Wikileaks : Quand la transparence y devient une menace
D’un autre côté, Wikileaks, fondé par Julian Assange, visait à dénoncer les abus de pouvoir en diffusant des documents confidentiels sur les activités des gouvernements, notamment américains. Ce site est devenu un espace d’expression de la transparence, mais aussi de la contestation du pouvoir étatique. En publiant des milliers de documents sur la guerre en Irak, ou sur les pratiques d’espionnage des États-Unis, Wikileaks a exposé des vérités qui remettaient en question les récits médiatiques dominants.
Le traitement réservé à Assange démontre toutefois les limites de la liberté d’expression dans les démocraties occidentales. Bien que Wikileaks ait révélé des informations d’intérêt public, Assange a été pourchassé, emprisonné, et soumis à une campagne de dénigrement, révélant ainsi les pressions que peuvent exercer les gouvernements même dans des sociétés supposément ouvertes.
4. Technologie et citoyenneté globale : Un idéal utopique ?
Ces exemples soulèvent la question plus large de savoir si des citoyens peuvent, à travers des technologies, s’émanciper des structures de pouvoir étatiques et économiques. TikTok et Wikileaks représentent des tentatives de contourner le contrôle traditionnel des élites, mais elles ont toutes deux subi des répressions.
Si TikTok donne l’illusion d’une plus grande liberté d’expression, cette liberté reste précaire, sous la menace de régulations politiques et économiques. De son côté, Wikileaks a tenté d’incarner un idéal de transparence et de démocratie directe, mais a été sévèrement puni pour cela.
L’avenir de l’expression numérique semble incertain, tiraillé entre l’espoir d’une citoyenneté globale et libre, et les tentatives des États et des élites économiques de maintenir leur contrôle.
5. Des outils libérateurs ou sous contrôle ?
Les paradoxes soulevés par TikTok et Wikileaks mettent en lumière les tensions actuelles entre liberté d’expression, contrôle politique, et influence des médias. Ces plateformes ont montré qu’il est possible de perturber les récits médiatiques traditionnels et d’ouvrir des espaces d’expression démocratique. Mais leur traitement montre aussi que, même dans les sociétés dites libres, ces initiatives sont souvent réprimées ou régulées lorsqu’elles deviennent trop dérangeantes pour l’ordre établi.
Les défis de demain résident dans la capacité des citoyens à utiliser ces technologies pour créer des espaces véritablement indépendants, à l’abri des contraintes politiques ou économiques, tout en résistant aux tentatives de censure et de contrôle.

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