Ce que l’immigration dit du vivant
Ce que l’immigration dit du vivant. Par Franck Nzila Malembé
On parle souvent de l’immigration comme d’un retour de bâton, une vengeance de l’Histoire, un boomerang colonial lancé par le passé et revenu frapper les puissances occidentales. Mais ce n’est pas le cas. Il ne s’agit pas d’un acte de revanche, encore moins d’un projet de recolonisation. Ce mouvement des populations est d’abord une réponse organique, presque instinctive, du vivant lui-même. Lorsque l’on dérègle l’équilibre d’un monde par la conquête, l’exploitation et la prédation, il n’est pas surprenant que la nature — humaine, sociale, écologique — cherche à se rééquilibrer. Il n’y a pas de volonté de nuire, seulement une volonté de vivre. Et pendant que ce phénomène suit une logique de survie, certains responsables politiques comme le nouveau ministre de l’Intérieur, M. Bruno Retailleau, préfèrent faire de l’immigration un épouvantail électoral, misant sur la peur pour exister dans l’arène politique. Il est temps de lire autrement ce que l’Histoire murmure.
L’amnésie sélective des grandes démocraties
L’amnésie est devenue le sport favori des démocraties modernes.
À en croire les discours politiques qui pullulent des États-Unis à l’Europe, les migrants seraient la cause de tous les maux : insécurité, chômage, perte d’identité. Il suffit d’écouter un débat électoral français ou un éditorial sur Fox News pour croire que l’immigration est une malédiction biblique. Pourtant, ce sont ces mêmes nations qui, hier encore, sillonnaient la planète avec la bénédiction du fusil et de la croix, pour « apporter la civilisation » à des peuples qui n’avaient rien demandé — sauf peut-être qu’on les laisse tranquilles.
Aujourd’hui, on entend un ministre français de l’Intérieur s’indigner que des immigrés osent exprimer des droits au sein de la République. Quant aux États-Unis, leur obsession pour les « illégaux » venus du Sud ferait presque oublier que la moitié du territoire mexicain leur a été arrachée à coups de traités biaisés et d’expéditions militaires.
Le racisme n’est pas une erreur, c’est un outil
On aime à croire que le racisme est une faute morale. Une déviance de l’humanité. C’est faux. Le racisme, comme l’écrit Frantz Fanon, est une technologie sociale de domination, pensée et optimisée pour maximiser les profits. Lorsque les colons anglais réalisent qu’ils ne pourront pas exploiter seuls les terres d’Amérique, ils cherchent une solution pratique. Trop enracinés, trop rebelles, les peuples autochtones résistent. Trop blancs, les colons eux-mêmes refusent d’être traités comme de la main-d’œuvre.
Alors, l’Afrique devient le réservoir idéal. Une population déracinée, déplacée, sans repères sur la terre étrangère où elle sera exploitée. Pour faire passer cela, il fallait inventer une logique : celle de l’infériorité. Une fable commode, qui a traversé les siècles. Comme le note Achille Mbembe dans Critique de la raison nègre (2013), le racisme n’est pas une erreur de parcours : c’est le moteur profond de la modernité occidentale.
Des boucs émissaires recyclés
Ce schéma n’a pas disparu. Le racisme a changé de costume, mais pas de fonction. Hier esclavagisé, aujourd’hui stigmatisé, l’étranger reste le vecteur préféré des fantasmes collectifs. L’immigration est devenue le miroir brisé d’un capitalisme qui se fissure, mais qui préfère regarder ailleurs.
On accuse les migrants de « vider les caisses sociales », pendant que des milliards dorment dans les paradis fiscaux. On défend des « valeurs » tout en vendant des armes à des régimes autoritaires. L’Europe s’alarme de l’arrivée de quelques milliers de réfugiés, tandis que ses multinationales continuent à déstabiliser les pays d’origine. L'ironie n’est plus une exception : elle est devenue la règle.
Une logique de gravité, pas un complot
Pendant des siècles, les puissances coloniales ont arraché les ressources, redessiné les frontières, déséquilibré la planète pour concentrer la richesse au Nord. Ce déséquilibre ne pouvait durer indéfiniment. Car la vie, comme l’eau, finit toujours par suivre les pentes. Alors non, ce n’est pas un complot.
C’est une logique de gravité.
Les migrants ne cherchent pas à « recoloniser ». Ils cherchent simplement à vivre. Ils ne veulent pas prendre revanche : ils veulent respirer. Ce qu’on appelle « flux migratoires », c’est souvent l’instinct vital d’une humanité blessée, qui cherche refuge là où l’air n’est pas encore saturé de plomb.
Ce n’est pas une invasion. C’est un souffle.
La colonisation a semé le chaos, c’est vrai. Mais ce n’est pas ce chaos-là que les migrants ramènent. C’est leur propre humanité qu’ils cherchent à sauver. Et cela, ni les murs ni les discours ne peuvent l’arrêter. Il n’y a pas de haine ici, seulement un élan vers la vie.
Ce souffle, pourtant, on le criminalise.
Quand le monde tousse, il crache du feu
À force d’avoir déséquilibré la planète, les puissances dominantes ont déclenché un mouvement de retour, non pas politique, mais organique. Et cela ne se combat pas avec des lois ou des slogans. Cela s’écoute, cela se comprend, cela s’accompagne. Car le vivant, qu’on le veuille ou non, finit toujours par chercher l’équilibre.
Mais si l’on continue à refuser ce souffle, si l’on persiste à l’étouffer, deux issues seulement se dessinent. Soit Rome brûle — non pas sous l’assaut de barbares assoiffés de vengeance, mais sous les flammes de ceux qu’on n’a pas voulu entendre : porteurs d’une autre manière d’exister, d’un autre monde possible. Soit la guerre éclate, une guerre fratricide, violente, inévitable. Une guerre qui, elle aussi, ne sera rien d’autre que la réponse du vivant, une tentative de régulation brutale face à l’aveuglement obstiné des hommes.
Dans un cas comme dans l’autre, ce chaos ne sera pas une punition divine. Ce sera simplement le monde qui tousse. Et ce qu’il crache alors, c’est du feu.
Il ne restera plus que Dieu — ou ce qu’il en reste — pour pleurer sur une création trop têtue pour apprendre, et trop fière pour écouter.
Et peut-être, dans ce silence après les flammes, entendra-t-on enfin ce que le vivant nous chuchote depuis si longtemps.


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